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Entretien avec Sophie sur le surendettement


5 avril 2012

ND : Comme travailleuse sociale, tu as été souvent confrontée au problème du surendettement ? Comment est-ce que les gens arrivent dans cette situation ?

Sophie : « Souvent » est un grand mot, mais oui, j’ai monté des dossiers pour certains sans domiciles fixes issus de structures sociales, une fois qu’ils étaient stabilisés au niveau de l’hébergement et de la santé, de manière à pouvoir aborder le sujet du budget et des dettes.

Les raisons du surendettement des usagers en foyers sont un peu celles de tout le monde. Mais il existe deux types de surendettements, qui peuvent se cumuler : le surendettement passif et le surendettement actif, pour parler en termes techniques. Le surendettement passif est souvent le résultat de ce qu’on appelle, un accident de la vie : Décès, divorce, licenciement, …etc. Dans ce cas de figure, l’endettement qui était égal jusqu’alors à environ 35%, passe directement à 55 ou 60% suite à la perte d’un revenu.

Le surendettement actif est provoqué par un excès de crédits. Ces excès de crédits peuvent être le résultat d’une accumulation de problèmes (panne de voiture, redressement fiscal, frais dentaires, toxicomanies, pensions alimentaires non réglées, etc.), ou par une série de dépenses mal contrôlées (valeur des cadeaux de Noel irraisonnée, dépenses de vacances, …etc.).

Lorsque les budgets sont trop serrés et que viennent se greffer des dépenses imprévues qu’on ne maitrise pas (augmentation du cout de la vie avec des salaires ou revenus diverses qui ne suivent pas, augmentation du cout du carburant pour se rendre au travail, panne de voiture…), on se retrouve rapidement dans une situation dramatique.

Une perte d’emploi ou une diminution de l’activité professionnelle (chômage technique, réduction du temps de travail) est la première cause de surendettement des personnes.
Le divorce ou la séparation participe également à l’extension du surendettement. Souvent, les crédits restent affectés dans leur totalité à un seul membre du couple, qui ne peut faire face à ces échéances avec un seul revenu.

Il y a également un élément qui a son importance dans l’endettement, le passage à l’euro qui s’est traduit par l’augmentation des marchandises auquel est venue s’ajouter une confusion avec le franc chez certaines personnes.

Et face à ses évènements qui ont rendu la vie plus difficile, sont apparues des solutions miracles : offres exceptionnelles dans les hypermarchés, prêts exceptionnels diverses, augmentation du découvert proposés par les banquiers, le leasing pour l’achat d’un véhicule lorsqu’aucune solution de crédit n’aboutie…. etc.

Bref, tout existe dans la société pour dépenser l’argent qu’on n’a pas.

ND : On entend souvent des discours culpabilisants, qui considèrent que les personnes surendettées ont manqué de prévoyance, qu’elles sont dépensières ou irresponsables. Qu’est-ce que tu en penses ?

Sophie : Oui, et ce sont les mêmes qui culpabilisent les chômeurs ou les Rsaïstes d’être des « profiteurs de la société », « des fainéants » ou « d’être payés à rien foutre ». Ces personnes d’ailleurs, reprennent mot à mot ce qu’elles ont entendues des discours moralisateurs du gouvernement au plus haut de l’Etat : que tout revenu doit accompagner un travail. Mais c’est une autre question...

Donc ceux-là mêmes qui vivent, pour ne pas dire qui « survivent » avec ces faibles ressources, connaissent de près la question des dettes personnelles, du surendettement, non par faute d’une mauvaise gestion de leur budget mais par faute de solutions. Donc ceux qu’on nomme les précaires ou chômeurs, non seulement n’existent plus en tant que personne sociale (« que fais tu dans la vie ? »), ce qui est déjà très difficile à vivre, mais subissent en plus les jugements culpabilisant d’être endettés. Je défie quiconque de vivre avec des ressources au dessous du smic sans s’endetter.

Notre rôle de travailleur social est justement de déculpabiliser pour enclencher des démarches qui permettent d’éponger les dettes, de souffler sans être jugés. Faire le pas de cette démarche ne se fait pas sans persévérance. Plus que la culpabilisation, il y a également le harcèlement des créditeurs, huissiers qui vont jusqu’à se déplacer dans les foyers, avec des courriers de menaces de payer les dettes sous 48h ou de saisir les meubles. Chose assez amusante dans un établissement où le mobilier appartient à la structure ! Dans ce cas, nous refusions catégoriquement que ces créanciers rencontrent les personnes, ce qui ajouterait une pression supplémentaire. Mais nous les en informons quand ça arrive et nous les incitons plutôt à ne pas se montrer ! Nous gérons nous même les créanciers que nous bloquons et renvoyons.

D’autre part, les personnes hébergées en foyer sont incapables d’anticiper et de faire preuve de prévoyance. On doit déjà leur rappeler chaque rendez-vous chez le médecin par exemple, donc gérer un budget leur est encore plus difficile. Inutile de les culpabiliser davantage. Nous faisons bien souvent office de curatelle pour les aider à éviter de dépenser leurs ressources en une semaine et s’endetter davantage. Ce n’est pas le but de l’accompagnement social (sachant que les demandes de tutelles/curatelles sont exclusivement accordées maintenant aux personnes handicapées mentales, ce qui amplifie et cautionne l’endettement de certains précaires qui dépensent un RSA en deux jours, et qui pouvaient auparavant bénéficier de cette mesure pour les aider à gérer leur budget).

Cependant, j’ai remarqué que pour les personnes autonomes, vivant dans leur propre appartement, gérer l’endettement et les discours culpabilisant seules, peut conduire à de grosses dépressions, voir des actes ultimes (comme cette mère de famille qui s’est suicidée en se défenestrant). En plus de l’endettement, les personnes doivent faire face à leur entourage immédiat (conjoint, enfants notamment) qui de fait, doivent subir les récessions, refouler leur désirs, ce qui est très culpabilisant. On se culpabilise donc déjà soi-même face aux autres, à quoi bon que les autres nous le disent.

Pour conclure ce point, les revenus de base ne permettent plus de vivre alors qu’on est sollicités à chaque instant par les publicités créant des envies et des besoins dont on pourrait finalement se passer. Et il arrive souvent que les personnes craquent et consomment alors que le budget est déjà serré, en reprenant un crédit.

C’est donc cette même société qui créée des besoins auxquels on n’arrive pas à dire non, qui nous reproche ensuite de nous endetter et nous jette à la rue à cause des impayés.

Toutes les personnes endettées deviennent des débiteurs coupables et responsables face au capital, lequel se manifeste comme le grand créancier universel.

ND : Est-ce que les dispositifs existants contre le surendettement sont efficaces ? Est-ce que les gens y ont facilement recours ?

Sophie : Oui le dispositif est efficace à partir du moment où son sait qu’il existe. Et on n’en a pas d’autre sous la main. C’est la seule solution qu’on ait trouvé maintenant pour désengorger les dettes personnelles. Le dossier reste fastidieux à monter pour quelqu’un qui est seul et l’information n’est pas connue de tous, hors dispositif social. Notre banquier ne nous conseillera jamais de faire un dossier de surendettement. Il nous demandera plutôt de remettre le compte au niveau à 0.

En tant que travailleur social, nous œuvrons non sans mal pour déjà faire accepter l’idée du surendettement aux personnes qui relèvent de ce dispositif. Comprendre qu’on a une dette et la reconnaitre ne va pas de soi. Car la question liée à l’argent reste un tabou pour tout le monde, même si l’effet de « crise » permet davantage d’en parler. Il peut s’écouler des mois entre ses deux étapes. Lorsque nous avons l’accord de la personne, il suffit de télécharger le dossier sur le site de la Banque de France. Il s’en suit ensuite un parcours de combattant pour obtenir les justificatifs auprès des exclus et des organismes créanciers. Nous montons ensuite le dossier avec les personnes pour les impliquer dans ce projet. Comment travailler autour de la réinsertion sociale, c’est-à-dire, préparer les gens à un nouvel avenir viable en ayant des dettes ? On ne peut pas se projeter dans la société actuelle tant que sa situation financière n’est pas stabilisée.

Un particulier autonome devra quant à lui trouver l’information ou il peut. Soit il ira la chercher auprès d’un travailleur social de secteur ou d’une association agissant contre le surendettement (ex, Cresus), soit il restera dans la méconnaissance du dispositif et les dettes continueront à gonfler. Et il peut se passer des mois avant qu’il en ait accès.

Une fois enclenché, le délai entre le dépôt du dossier et l’avis de réponse est de trois mois contre six auparavant. Pendant ce temps les dettes sont en attente et les créanciers qui reçoivent également un avis pour les en informer, ne peuvent plus exercer de pressions contre les débiteurs. Ce qui permet aux personnes de commencer à souffler.

Les gens ont davantage recours au surendettement qu’autrefois car les dettes personnelles et le nombre de dossiers instruits ont augmenté de manière fulgurantes ces dernières années. Pas uniquement pour les précaires, mais aussi pour des personnes ayant une situation sociale correcte qui a mal tourné, un crédit immobilier qu’elles ne peuvent plus rembourser suite à une perte de revenus, ou une faillite. Le montant des ressources n’est plus forcément lié à l’état de surendettement. On peut donc espérer que le bouche à oreille fonctionne puisque de plus en plus de personnes ont recours à ce dispositif.

Même si nous savons, que la société actuelle ne tourne qu’autour de la consommation et des profits, et que le surendettement permet aussi de faire fonctionner le capitalisme en « sauvant l’argent » pour remplir les caisses, il n’en reste pas moi que les personnes n’ont pas d’autres solutions à l’heure actuelle, que de se diriger vers ce dispositif pour continuer à vivre.

Mais ce n’est pas tout. Le système financier a trouvé une parade pour dépasser l’obstacle du surendettement et donc du fichage à la Banque de France. La Caisse d’Epargne est la seule banque à le proposer. Lorsqu’on est fiché et qu’on rembourse sa dette de surendettement, on peut encore demander un crédit. Il s’agit du Crédit Social qui a un taux d’intérêts de 2% pour un prêt de 5000 euros maximum ! Et qui sont les complices de ce dispositif ? Un conseiller commercial de la Caisse d’Epargne qui va faire une analyse du compte du demandeur et un travailleur social qui instruira le dossier. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, un travailleur social propose également des crédits à la consommation ! Le secteur social devient un lieu où l’on doit non seulement faire des performances de chiffres entre ceux qui arrivent et ceux qui sortent des structures, mais aussi, envisager l’avenir de personnes fragilisées à l’aide de crédits.

ND : Qu’est-ce qui pousse certaines personnes à ne pas employer ces dispositifs ?

Sophie : Les personnes rencontrent une réelle difficulté à remplir le dossier seules et à regrouper toutes les pièces. C’est assez fastidieux et quelques unes laissent tomber.

D’autres refusent que quiconque mette « le nez » dans leur budget, qu’ils qualifient de personnels, et la crainte d’être jugés. On l’a vu, la question de l’argent reste taboue.

L’interdiction bancaire fait également peur et on est fiché. C’est annoncé comme ça et ce n’est pas rien de se sentir encerclé, de ne plus contrôler ses propres achats. Les personnes ont l’impression de devoir rendre compte du moindre euro dépensé et qu’elles n’auront plus la maitrise totale de leurs ressources, donc de leur vie toute entière.

D’autres encore ne font pas appel au surendettement car, malgré qu’ils n’aient pas assez de reste à vivre et qu’ils soient réellement en difficulté pour subvenir à leur besoins élémentaires, toutes leurs charges sont prélevées. Du coup, il n’y a pas de dette effectives. Pour saisir la commission de surendettement, il faut des dettes réelles, pas un endettement absolu. Ce qui suppose qu’il faudrait supprimer les prélèvements bancaires, se mettre en dette réelle pour faire un dossier.

La méconnaissance comme je le disais à la question précédente. Il faut savoir que des dispositifs existent pour s’en servir : pour se nourrir, pour aider à payer son loyer et se maintenir dans son logement, pour aider à payer ses charges, ses factures, ses énergies, ses frais de santé, ses aléas de la vie courante…etc. Ce qui éviterait dans bien des situations, d’en arriver à l’endettement puis au surendettement avec les contraintes qui en découlent.

Si la société fait des publicités pour consommer, elle n’en fait cependant pas pour informer des recours aux difficultés. Et c’est bien normal, puisque la société capitaliste ne peut exister qu’au travers des bénéfices. Son but n’est pas d’aider les gens.

ND : Annuler purement et simplement les dettes personnelles, est-ce que ce serait une solution ?

Sophie : Même si sur un plan éducatif, nous préférons qu’un remboursement même minime, soit effectué par la personne endettée elle-même, pour la responsabiliser, je suis tout à fait d’accord pour annuler les dettes personnelles. Car comment envisager des projets d’avenir lorsqu’on a des dettes ?! Il est impossible dans une société qui fonctionne autour de l’argent, de se projeter dans ces conditions.

La commission de surendettement prévoit cette clause mais de manière non systématique et rare. Une personne qui perçoit le RSA voit sa dette gelée pendant les deux ans qui suivent l’acceptation de son dossier de surendettement. Ensuite, ses ressources sont réétudiées. Dans la plupart des cas et quand la situation financière n’a pas ou peu évoluée, la dette est annulée par la Banque de France. Sinon, un nouveau plan de surendettement est établi.

Mais l’annulation des dettes devrait être systématique car certains se voient rembourser de nombreuses années sans en voir l’horizon. Annuler les dettes personnelles, oui, mais en amont, la question devrait être, comment ne plus avoir de dettes personnelles ? Car au-delà des situations marginales d’acheteurs compulsifs, il n’en reste pas moins qu’il n’est plus possible de répondre aux besoins de la vie courante avec les revenus actuels.
Tant que les ressources diverses ne seront pas augmentées, tant que le partage des richesses n’aura pas eu lieu, tant que le pouvoir sera entre les mains des actionnaires et des banquiers, et que les plus riches tiendront toujours les rennes de la société, rien ne changera. Car pour supprimer les dettes personnelles, commençons d’abord par supprimer la dette publique qui demande encore et encore davantage aux plus faibles sans jamais se renflouer.

Tant qu’on n’aura pas supprimé l’argent tout simplement, on ne supprimera pas le surendettement.