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Les irakiennes sont les cibles n°1 des milices


14 mars 2007

Interview à 20 Minutes.

Porte-parole de l’Organisation pour la libération des femmes en Irak. Elle vit à Londres depuis 1996 et a été menacée de mort en février par un groupe lié à Al-Qaida.

A quoi peut ressembler la vie quotidienne des femmes en Irak ?

Elles n’ont pas de vie quotidienne à proprement parler. Elles ne peuvent pas se réveiller le matin en se disant : « Je vais faire ça et ça », car il peut y avoir un attentat à tout instant. Elles doivent batailler pour réussir à tenir leur foyer, vu la pénurie de ressources comme l’eau ou l’électricité. Et elles redoutent d’envoyer leurs enfants à l’école, parce qu’ils peuvent se faire enlever contre une forte somme d’argent, que les parents n’ont pas la plupart du temps.

Vous dénoncez la dégradation de leur condition depuis 2003...

Les femmes ont été les cibles privilégiées des milices islamistes dès le début de l’occupation américaine en 2003. La guerre et la criminalité ont favorisé la multiplication de ces milices armées, dont le premier message fut : « Les femmes doivent rester à la maison, s’occuper des enfants, faire la cuisine et le ménage. Elles ne peuvent pas travailler et doivent sortir voilées. » Aujourd’hui, les femmes sont victimes de viols, d’enlèvements, d’assassinats, parfois en public, et de crimes d’honneur.

Qu’advient-il des femmes violées ou kidnappées ?

Elles seront tuées de toute façon pour ces questions d’« honneur ». Je me souviens d’une femme qui avait été kidnappée. Ses ravisseurs avaient demandé une rançon au père pour la relâcher. Il leur a répondu : « Vous savez, il vaut mieux la tuer, parce qu’on devra le faire de toute façon pour laver l’honneur de notre famille. » Non seulement les femmes sont victimes, mais elles sont punies au lieu d’être soutenues. Environ cent femmes sont victimes chaque mois de crimes d’honneur à Bagdad. Imaginez à l’échelle du pays. C’est aussi pour ça que les familles ne viennent pas chercher ou reconnaître les corps des femmes retrouvées mortes, souvent décapitées, mutilées, et déposées à la morgue. Elles ne veulent pas que cela se sache. Nous avons ouvert deux centres d’accueil, à Bagdad et Kirkouk, pour accueillir ces femmes menacées de crimes d’honneur.

Vous avez découvert que de nombreuses femmes peuplaient les prisons…

En 2006, notre organisation a effectivement révélé, grâce à une enquête menée dans des conditions difficiles dans la prison de Al Kazamiah, que des femmes et leurs enfants sont détenus en prison soit parce qu’elles ont un lien, même très vague, avec des insurgés, soit sans aucun motif. Elles n’ont aucun avocat ni recours légal. Certaines nous ont montré des marques de tortures qu’elles ont subies pendant leur enfermement, où elles sont maltraitées et violées par des gardiens ou des soldats irakiens.

Qu’en est-il des mariages dits « de plaisir » ?

Ils ont été initiés par l’Armée du Mehdi, du milicien chiite Al-Sadr, dans le sud de l’Irak. Sadr a demandé ouvertement à des femmes chiites de rejoindre son armée pour quelques jours pour distraire ses hommes. C’est de la prostitution version islamique. Humiliées, elles risquent là encore d’être tuées si la famille l’apprend. Mais ces miliciens ont la force et les armes, donc ils peuvent imposer ce qu’ils veulent. Sous Saddam Hussein, ce n’était évidemment pas idéal, mais au moins les femmes ne subissaient pas toutes ces violences arbitraires. Avant, nous avions un seul dictateur, donc on savait contre qui on luttait. Désormais nous en avons des centaines.

Comment était-ce sous Saddam Hussein ?

Les femmes pouvaient travailler, aller à l’école, divorcer, des droits acquis grâce à un mouvement de défense des femmes datant des années 1950. Aujourd’hui, elles peuvent se faire tuer pour rien. Nous assistons à une « brutalisation » de la société, à laquelle participe l’Etat.

Le président américain Bush avait notamment argué de la situation des femmes en Irak pour justifier l’invasion en 2003…

Bush ne s’est jamais préoccupé de la situation des Irakiennes. C’était un prétexte. Aujourd’hui, les femmes sont encore plus cloîtrées chez elles. Mon opinion, c’est que l’administration américaine est responsable des violences qui leur sont faites, car les miliciens terrorisent les femmes sous la supervision des États-Unis. Les Irakiennes pâtissent d’une radicalisation de la société et d’un virage réactionnaire, tribal et sectaire qu’accroît la présence des troupes étrangères. Il faut que les États-Unis partent. J’étais contre la guerre, je suis contre l’occupation.

La société civile tente-t-elle de résister aux violences des milices ?

Oui. La solidarité du peuple est capitale. Par exemple, quand en 2005 le pont que traversaient des milliers de chiites en pèlerinage s’est effondré, les sunnites du voisinage ont accouru pour les sauver de la noyade. Le problème, c’est que les milices et le gouvernement tentent de politiser les religions. Je m’élève contre cela. Je suis athée, je veux avoir le droit de critiquer la religion. Les gens essayent de lutter contre l’islamisation. C’est pour ça que les milices nous persécutent.

Cette lutte vous a valu des menaces de mort…

Au Kurdistan (nord de l’Irak), d’où je viens, un projet de loi visait à introduire la charia. Je m’y suis opposée. Cela rendrait la situation plus difficile encore pour les femmes. En février dernier, j’ai reçu un mail, intitulé « kill » (« meurs ») du groupe djihadiste Ansar al-Islam, lié à al-Qaida. Il me menaçait de mort pour « faire campagne contre l’islam ». Mais ce n’est ni une surprise, ni un obstacle pour nous empêcher de poursuivre notre combat.

Recueilli par Faustine Vincent