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Luttes sociales et féministes dans l’Irak occupé


10 juin 2004

Un an et quelques mois après la fin officielle de la guerre en Irak, une guerre très brève et marquée par le brutal effondrement du régime, tout semble indiquer que celle-ci ne fait en réalité que commencer. Les images se focalisent sur les aspects les plus atroces, les tortures pratiquées de part et d’autre, la violence aveugle. Tout cela ne doit pas faire oublier qu’il existe en Irak un mouvement social et féministe dynamique, malgré le dénuement et les conditions de luttes particulièrement difficiles. Sans prétendre exposer l’ensemble de la situation, les éléments qui suivent permettent de découvrir ces mouvements et de se faire une autre idée de l’Irak et des possibilités concrètes d’agir sur la situation.

Chômeurs et chômeuses en lutte

Les estimations officielles admettent qu’au moins 40 % de la population est actuellement au chômage. Pour les organisations de chômeurs et de chômeuses, ce taux serait de l’ordre de 70%. En l’absence de système de contrôle social, l’évaluation précise est difficile, mais dans tous les cas, il est évident que le chômage est massif. La démobilisation de l’une des plus vastes armées du monde, relativement à la population du pays, le grand nombre de réfugié-es de guerre, l’obsolescence des structures industrielles, l’échec total de la politique agricole de l’ancien régime, sont autant de cause de cette situation sociale. A l’heure actuelle, ces chômeurs et chômeuses ne bénéficient d’aucune législation sociale, d’aucune forme d’indemnisation, d’aucune source de revenus. C’est dans ce contexte que le 1er mai 2003, juste après l’entrée des troupes coalisées dans Bagdad, une vingtaine de chômeurs, réunis dans le bâtiment qui servait auparavant de siège à la défunte « Fédération générale des syndicats irakiens », organe de l’ancien régime, ont formé « l’Union des chômeurs en Irak », présidée par Qasim Hadi. Le mouvement lance une revendication simple : « du boulot ou une indemnité pour tous et toutes », qui sera précisée un peu plus tard par la revendication d’une indemnité de 100 $ par mois pour les chômeurs et chômeuses.

L’Union des chômeurs en Irak connaît une croissance rapide, montant à plus de 130 000 militant-es. La situation sociale du pays, mais aussi le dynamisme de la nouvelle organisation, expliquent cet accroissement spectaculaire. Elle déploie son activité à Bagdad, à Kirkuk, à Nasiriyah, et au total dans sept régions en Irak. L’action la plus spectaculaire fut, du 29 juillet au 13 septembre, un sit-in de plusieurs centaines de personnes devant le bureau de Paul Bremer, l’admirateur civil américain, qui dura pas moins de 45 jours. Malgré un soleil de plomb, les manifestant-es ont organisé la lutte de manière conviviale et festive, animant spectacles, poésies, musiques et danses, alternées de manifestations. Dès le deuxième jour, Qasim Hadi, secrétaire général de l’Union des chômeurs en Irak, est arrêté pour « violation du couvre-feu », avec 18 de ses camarades, tandis que les troupes américaines tentent de disperser le sit-in. Qasim Hadi est relâché trois jours plus tard, puis arrêté de nouveau en même temps que 54 autres manifestant-es. Une campagne internationale de soutien s’engage aussitôt pour leur libération, qui intervient au bout de quelques jours. Les négociations avec le CPA (autorité provisoire de la coalition) reprennent. Le 12 août, c’est à la baïonnette que l’armée américaine charge les manifestant-es, sous un flot d’insultes racistes contre les « ali-babas », surnom donné par les GI’s aux irakiens. Toutefois, quelques militaires témoignent discrètement de leur soutien aux manifestant-es et les encouragent.

Le mouvement résiste et tient. Encouragée par ses succès, l’Union des chômeurs exige la mise en application du plan de création de 300 000 emplois annoncée par les autorités d’occupation, et demande à être associée à leur mise en place, ainsi qu’aux distributions de nourriture dans les villes. Malgré plusieurs entrevues et promesses, Paul Bremer ne fait rien : il compte sur la démobilisation des manifestant-es. Comme le mouvement semble tenir et se durcir, d’autres moyens sont mis en oeuvre pour tenter de briser leur détermination. Au 40e jour du confit, le businessman Abdul Mussan arrive avec un groupe de partisans, portant des portraits de leur leader. Ils se présentent comme le « Mouvement démocratique pour une société irakienne libre » et distribuent généreusement 2000 dinars (1 $) à chaque manifestant-e, en leur promettant un emploi... s’ils se désolidarisent du mouvement. 70 % le suivront pour former une « Association des chômeurs ». Une semaine plus tard cette organisation fantoche disparaît et ses membres retournent, honteusement, à l’Union des chômeurs, expliquant qu’ils et elles avaient fait ça par désespoir. Il est tant de changer de forme d’action : le sit-in se termine par un festival de solidarité, avec théâtre et musique, le 13 septembre. Inlassable militant, Qasim Hadi sera de nouveau arrêté quelques mois plus tard, le 23 décembre 204, en même temps qu’Adil Salih, membre du Parti communiste des travailleurs-ses. Une nouvelle campagne internationale obtient leur libération.

A Kirkuk, les militant-es de l’Union des chômeurs ont organisé onze jours de sit-in en solidarité avec leurs camarades de Bagdad. Leur lutte est plus fructueuse, quoique à une échelle plus limitée : ils obtiennent de la municipalité la création de 50 emplois, payés 30 000 Dinars par semaine (15 $) financés par une organisation humanitaire. A Nassiriyah, l’un de leurs bastions, une manifestation de 7000 personnes est réprimée par les milices islamistes. La répression est fréquente ; elle n’est as toujours le fait des seules forces d’occupation. Le 3 janvier 2004, c’est le groupe islamiste « Al-initfadah Al sha’baaniah » qui tire sur une manifestation de chômeurs, faisant quatre morts et plusieurs blessés. Ce jour là, un rassemblement s’était formé spontanément devant la mairie, à l’annonce de la création d’emplois. Lorsqu’un responsable municipale annonce qu’aucun emploi ne sera fourni, les chômeurs et chômeuses en colère lancent des pierres sur l’hôtel de ville, jusqu’à l’irruption des islamistes dont le quartier général est proche. A Al-Amarah, dans le sud, ce sont des troupes irakiennes sous commandement britannique qui font six morts et onze blessés, le 10 janvier 2004. Enfin, le 24 mars 2004 à Najaf, c’est la police irakienne qui tire : il s’agit de l’une de ces manifestations présentées par les médias occidentaux comme « shiite », alors qu’elle est organisée par l’Union des chômeurs et que certaines photos montrent des drapeaux rouges.

Récemment, l’Union des chômeurs en Irak a fait connaître son programme social, rédigé en commun avec la « Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak », sous la forme d’une proposition de loi fondamentale pour le travail, en 48 articles. Un texte ambitieux, sans compromis avec le patronat, expressément opposé à toute forme de nationalisme, et fondé sur les seules nécessités de la classe ouvrière. On y trouve parmi les revendications la semaine de 30 heures, la retraite à 55 ans, l’interdiction des licenciements et du travail de nuit, la pleine égalité hommes-femmes, la liberté totale du droit de grève et d’organisation, la gratuité totale de l’instruction et de la santé. Décalage avec la réalité de l’Irak occupé, en proie à la guerre entre armées et milices ? Pas totalement. Si le CPA est fermement décidé à démanteler le système économique fortement étatisé fondés sur la rente pétrolière, héritage de l’ancien régime baathiste, il doit malgré tout gérer une situation sociale avec dix millions de chômeurs et précaires. En janvier, le ministère du travail et des affaires sociales a annoncé qu’il envisageait un plan d’aide de six mois, avec une indemnité de 60 $ mensuels pour les chômeurs et chômeuses, sans toutefois donner de date pour sa mise en place. La pression continue exercée par les luttes de chômeurs de chômeuses n’y est pas pour rien.

Malgré la répression, l’Union des chômeurs est devenue une force incontournable en Irak. Il lui faut encore renforcer son organisation, car une croissance aussi rapide n’est pas facile à gérer, surtout en l’absence de tous moyens matériels. Même l’impression des bulletins d’adhésion pose des problèmes techniques et financiers difficiles à surmonter sans l’aide de la solidarité internationale. Son journal, titré « Les conseils ouvriers », dont le logo est issu d’une affiche française de mai 68, est diffusé à un faible nombre d’exemplaires, faute de moyens d’impression. En l’absence de véhicules, les déplacements à pied sont forts dangereux en raison de la situation de guerre, et la création de sections dans d’autres villes est limitée par les simples problèmes de transports. La misère même des militant-es est un frein à l’organisation, car il faut trouver chaque jour les moyens de subsister.

Grèves et revendications ouvrières

Le 2 novembre 2003, les employé-es de la filature de coton de Bagdad se mettent en grève exigeant l’élection de nouveaux chefs d’atelier, le payement des heures supplémentaires et une prime d’urgence. Les portes de l’entreprise sont bloquées pour empêcher le départ des camions de marchandises. Les négociations s’engagent très mal avec la direction, qui tente de brutaliser les délégués syndicaux. Pour mettre en minorité les grévistes, elle organise une contre-manifestation menée par les agents de sécurité, qui contraignent une partie des salarié-es à les suivre. Face au refus patronal, les ouvrier-es prennent d’assaut les bureaux de la direction et en chassent le directeur, qui est contraint de quitter l’usine. Pour garantir le payement des jours de grève, les marchandises sont vendues directement, sous contrôle ouvrier. Trois jours plus tard, la direction cède sur les revendications et le travail reprend. Les agents de sécurité sont remplacés et les élections des chefs d’atelier organisées.

Voilà, brièvement, le résumé d’une grève à l’irakienne. C’est à Bagdad également que les ouvriers de l’industrie du cuir ont mené une série de grèves, d’abord pour protester contre l’augmentation du nombre d’heures de travail, ensuite, au mois de janvier... pour s’opposer aux retenues sur salaires effectuées en mesure de rétorsion contre les grévistes. Les services de sécurité de l’entreprise, débordés, font appel à la police, qui tente de disperser la foule en tirant en l’air, avant d’ouvrir le feu sur les grévistes. Deux syndicalistes sont blessés. Malgré cela, le mouvement tient bon jusqu’à l’éviction du directeur. Dans d’autres conflits, le remplacement de la direction, le plus souvent formée d’anciens baasistes mis en place par l’ancien régime, est une revendication importante, de même que le rejet du pillage des entreprises par des cadres corrompus. A Al-Askandaria, la grève de l’industrie mécanique puisait largement sa source dans l’enrichissement soudain et inexpliqué de plusieurs cadres ex-baasistes.

Ailleurs, c’est le blocage des salaires, institué par la nouvelle grille de salaires récemment mise en place par le conseil provisoire de gouvernement, qui est la cause de nombreuses grèves dans les usines de tapis, de cigarettes, d’ameublement, dans l’agro-alimentaire et la santé, et naturellement, dans l’industrie du pétrole. Récemment, ce sont même les universitaires qui ont protesté contre le blocage des salaires et la nouvelle grille des salaires. A la banque centrale, c’est pour défendre des employées injustement accusées de vol à l’occasion du changement des billets de banque que la mobilisation a démarré.

A la Southern Oil Company, qui exploite les vastes champs pétrolifères de Kirkuk, Baaji et Daura, trois mois de mouvement social, appuyés sur la menace d’un passage à la lutte armée, sont venus à bout de la résistance de la direction. Le syndicat s’est aperçu que les salaires étaient inférieurs au minimum fixé par l’autorité d’occupation pour les entreprises publiques. Celles-ci prévoient un salaire de 69 000 Dinars, alors qu’un loyer de 50 000 Dinars est commun pour la plupart des salarié-es. Suivant un calcul fondé sur les besoins vitaux des travailleurs et sur le coût actuel de la vie en Irak, le syndicat a exigé 155 000 Dinars mensuels (soit 110 Dollars), avec une grille salariale nettement simplifiée. A l’issue du conflit, les salarié-es ont obtenu 102 000 Dinars comme salaire minimum, et un rééchelonnent de tous les autres salaires. D’autres part, des primes de risque permettent d’y ajouter 18 à 30 %, notamment pour le travail effectué dans les zones contaminées par l’uranium appauvri... La vétusté des structures industrielles rend le travail particulièrement dangereux dans la plupart des usines. La plupart des installations n’ont pas été renouvelées depuis la première guerre du golfe en 1991. Les machines défectueuses sont réparées à l’aide de pièces récupérées sur celles qui ont définitivement rendu l’âme, de manière artisanale en l’absence des plans de construction disparus avec les ingénieurs-ses étranger-es qui les avaient installées. Les systèmes de sécurité, les équipements de protection individuels (casques, lunettes, combinaisons, etc...) font également défaut. Quant aux crèches d’usine et aux cantines, elles ont quasiment disparues. A Bassorah, c’est pour tenter d’en finir avec cette situation et avec la nouvelle grille de salaire que les employé-es de la centrale électrique se sont mis en grève, menaçant de couper définitivement l’électricité de toute la ville et de passer à la grève armée. Le conflit est finalement arbitré directement par le ministre, alarmé par la situation, et se termine par la mise en place de la grille des salaires proposée par le syndicat, ainsi que le relèvement général des salaires. Parmi les revendications syndicales figuraient également l’égalité salariale entre hommes et femmes, l’interdiction du travail de nuit et la mise en place de crèches.

Cette vague de lutte à vu la résurgence d’un syndicalisme libre en Irak et, dans certains secteur comme le pétrole, de conseils ouvriers inspirés des shoras de l’insurrection de 1991 et de la révolution iranienne de 1979 - toutes deux réprimées par Saddam Hussein avec le soutien des USA. Certaines organisations, dont la pratique est fondée sur des luttes radicales et des décisions prises par l’assemblée générale des travailleurs-ses, ont cherché se coordonner. En décembre 2003, une conférence tenue à Bagdad, en présence de délégué-es venues de Basra, Kirkuk, Nassiriyah, Ramali, Hilla, Kut, Samwa et Bagdad, fonde la Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak. Elle affiche immédiatement sa volonté de dépasser les clivages ethniques, tribaux, nationaux ou religieux, pour ne se fonder que sur la nécessaire unité des travailleurs et des travailleuses. Quelques mois plus tard, elle rédige en commun avec l’Union des chômeurs en Irak son programme social, déjà évoqué. Il lui faut encore se structurer et se faire reconnaître comme une interlocutrice, aussi bien nationalement qu’internationalement - notamment auprès de l’organisation internationale du travail. En effet, dans un pays considéré comme celui où la force de travail est la moins chère du golfe persique, la référence aux normes internationales est intéressante car elle fournit un standard que l’état et le patronat peuvent difficilement écarter. Cela nécessite une meilleure formation des militants syndicaux, pour laquelle l’aide internationale est importante.

La reconnaissance est également un enjeu, même si elle est déjà acquise dans certaines entreprises, car les forces occupantes s’appuient largement sur les anciens syndicats baasistes pour discipliner la classe ouvrière. Il faut également signaler la situation conflictuelle au sein de la Fédération irakienne des syndicats), puissante fédération, fortement bureaucratisée et dominée par le Parti communiste irakien - qui fut autrefois le plus important en dehors des pays socialistes. Si les militant-es de cette organisation, souvent âgé-es et ayant l’expérience de la répression, regardent avec méfiance les jeunes activistes de la Fédération des conseils ouvriers et syndicats, plus dynamiques, plus démocratiques, plus à l’écoute de la classe ouvrière, certain-es sont extrêmement mal à l’aise avec le ralliement du Parti communiste irakien aux forces d’occupation et à sa participation au conseil provisoire de gouvernement mis en place par les USA - une position qui lui fait perdre un nombre croissant de militant-es.

Des femmes contre la charia

Les femmes bénéficiaient en Irak de plus de libertés et de possibilités que dans la plupart des autres pays du Moyen-Orient, même si leur situation avait commencé à se dégrader dès la guerre Iran-Irak, dans les années 80. La loi sur le statut personnel de 1958 avait été maintenue, malgré divers amendements qui en restreignaient la portée. C’est le gouvernement provisoire mis en place par les forces d’occupation qui a tenté en février 2004, par sa « résolution n° 137 », d’instituer ce que Saddam Hussein avait tenté sans oser aller jusque-là : l’établissement de la charia. Certaines dispositions avaient déjà été mises en place par l’ancien régime, lors de son revirement en faveur des religieux après la première guerre du golfe, et des pratiques barbares comme le meurtre d’honneur (droit pour un homme de tuer sa femme, sa soeur ou sa fille suspectée d’adultère, même non consenti) bénéficiaient d’une large tolérance. La charia constitue l’essentiel du programme social des organisations religieuses, et le renvoi des femmes à la maison et derrière un voile, leur obsession majeure. Durant toute la période de négociations sur le retour à la souveraineté, les islamistes firent pression pour que la charia soit l’un des piliers du nouvel Irak, refusant toute discussion sur la présence des femmes dans les assemblées élues.

La résolution 137 du Conseil de gouvernement provisoire leur offrait satisfaction sur le statut des femmes, même si Paul Bremer, représentant de l’administration US, semblait y être hostile. Elle suscita immédiatement la réprobation de la majeure partie de la population irakienne, et en premier chef, des organisations de femmes, qui malgré les dangers immenses que cela représentait, appelèrent à des manifestations. Parmi elles, l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, menée par Yanar Mohammed. Cette architecte irakienne, sportive de haut niveau, vivait en exil au Canada depuis plusieurs années, où elle militait pour le droit des femmes au moyen-orient. Après la chute de l’ancien régime, elle décide de revenir en Irak et participe à la fondation de l’organisation, qui centre son action sur l’aide aux femmes réfugiées, notamment dans le quartier pauvre de Al’Huda, et l’organisation de centres d’accueil pour femmes menacées de meurtre d’honneur ou victimes de violences conjugales. En raison de ses discours véhéments dans des manifestations contre la charia, elle reçoit des menaces de mort de la part de l’Armée des compagnons du prophète, une organisation pro-talibane d’origine pakistanaise, ce qui l’oblige à circuler armée ou entourée de gardes du corps. Une campagne internationale de soutien, bien relayée par les associations féministes dans le monde entier, fait connaître sa situation et lui donne une envergure nouvelle.

Le mouvement soulevé contre la résolution 137 contraint le Conseil provisoire de gouvernement à la retirer moins d’un mois après sa proclamation. Le statut des femmes n’est pas sauvegardé pour autant, car si la loi ne change pas, la pression des forces réactionnaires s’accentue. Le voile, considéré auparavant comme vieillot, devient une nécessité pour les femmes qui veulent sortir sans trop de risques dans la rue. Outre les insultes, les islamistes ont recours à la violence pour les y contraindre, allant jusqu’à lancer du vitriol au visage de certaines. Les viols se multiplient, les enlèvements et les ventes de femmes également, selon un tarif fixé : 200 $ pour une vierge, la moitié seulement si elle ne l’est pas. Les exécutions sommaires de prostituées, nombreuses dans un pays où le commerce de leur corps est souvent la seule ressource qui reste aux réfugiées, récidivent le geste ignoble de Saddam Hussein, qui avait fait décapiter publiquement deux cent femmes accusées de prostitution pour complaire à ses nouveaux alliés islamistes.

La pression sur les organisations de femmes n’est pas le seul fait des islamistes, loin s’en faut. Au Kurdistan d’Irak, plus ou moins autonome depuis 1991, les organisations nationalistes au pouvoir ont toujours tenu les femmes en minorité. Dans la zone contrôlée par l’Union patriotique du Kurdistan, proaméricaine, c’est ce parti nationaliste qui multiplie les pressions pour fermer les locaux de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, considérant que les femmes n’ont pas à faire de politique. L’UPK tolère, dans sa zone, les meurtres d’honneur ; son leader, Jalal Talabani, fut le premier président du conseil provisoire de gouvernement mis en place pour administrer l’Irak occupé. Le droit de lutter pour la pleine égalité hommes-femmes n’est toujours pas accepté par les mouvements nationalistes au Kurdistan d’Irak.

Quelle alternative politique en Irak ?

La situation telle qu’elle est le plus souvent, avec d’heureuses exceptions, relayées par les médias traditionnels, consiste en une simple opposition entre les forces d’occupation et les milices islamistes. Deux nuances viennent parfois troubler ce bel agencement : la résurgence du baasisme, tiraillé entre la tentation de la guérilla urbaine et le retour au pouvoir avec l’aval des USA (rappel de militaires, voir de ministres de l’ancien régime) et les oppositions entre islamistes, dont témoignent les récents affrontements entre les partisans de Sistani et la milice d’Al’Sadr’ - pour bonne part composée d’anciens jihadistes étrangers venus soutenir le régime de Saddam Hussein après sa volte-face religieuse en 1991, et rejointe par des militaires licenciés et des chômeurs. Il n’est pas difficile de voir qu’il s’agit d’une lutte entre camps réactionnaires, même si les implications de la victoire de l’un ou l’autre est loin d’être indifférente. Tous les épisodes de cet imbroglio peuvent être suivis heure par heure dans la presse internationale. Par contre, la vague de grèves des derniers mois, les mouvements de chômeurs-ses, les attaques contre les associations de femmes, n’y font que des apparitions pour le moins éparses.

Le plus curieux, c’est sans doute de voir, dans les pays occidentaux, des organisations de gauche se laisser prendre à ce piège manichéen et à sacrifier les précautions politiques les plus élémentaires pour apporter leur soutien aux milices réactionnaires ou aux auteurs d’attentats aveugles, sous prétexte qu’ils combattent les Etats-Unis. Le culte viril de l’arme à feu fait passer tout porteur de kalachnikov pour un résistant, indépendamment de son programme social. N’existe-t-il aucune alternative aux islamistes et aux baathistes dans la lute contre l’occupation ? L’existence des mouvements, associations, syndicats, cités plus haut démontre le contraire. Il n’existe pas, pour répondre à une question couramment posée, de mouvement libertaire en Irak, pays dans lequel le mouvement ouvrier - contrairement à la majeure partie de l’Europe, de l’Amérique latine et de l’Asie du sud-est - ne plonge pas ses racines dans l’anarcho-syndicalisme. Pendant longtemps, la principale organisation de gauche était un parti communiste prosoviétique particulièrement nationaliste, à peine concurrencée par quelques dissidents prochinois. De toute façon, le régime totalitaire du Parti Baas, en mêle temps que les velléités socialistes de celui-ci, ont constitué un frein au développement d’une alternative de gauche.

L’insurrection de 1991 a bouleversé les choses. La première guerre du golfe ayant entraîné une forme de vide politique et lassé croire à la chute rapide du régime détestée, un vaste soulèvement avait traversé le sud et l’est du pays. Dans plusieurs villes, des conseils ouvriers, formés sur le modèle des shoras de la révolution iranienne de 1979, s’étaient emparés du pouvoir et avaient commencé à réorganiser la vie sociale sur de nouvelles bases, démontrant les capacités d’auto-organisation de la population. L’armée coalisée avait alors laissé tranquillement les troupes de Saddam Hussein réprimer massivement ce mouvement, tandis qu’au Kurdistan, les partis nationalistes se chargeaient du travail. De nombreuses organisations révolutionnaires s’étaient alors formées, sur la base de l’idée des conseils ouvriers. En 1993, cinq d’entre elles fusionnaient pour donner naissance au parti communiste des travailleurs, s’associant au mouvement iranien du même nom. Celui-ci, fondé sous l’impulsion du marxiste iranien Mansoor Hekmat deux ans plus tôt, se distinguait par sa défense des conseils ouvriers, son opposition résolue au nationalisme et son rejet de toute forme de capitalisme, qu’elle soit fondée sur le marché ou sur l’état - un programme social qui le situe nettement dans la lignée du communisme de conseils. En Irak, des militants du Parti communiste des travailleurs sont à l’origine de l’Union des chômeurs, de la Fédération des conseils ouvriers et syndicats, de l’organisation pour la liberté des femmes et de plusieurs autres organisations de masse. Il constitue aujourd’hui la principale organisation de gauche dans ce pays.

La solidarité internationaliste

Quoique l’on puisse penser de ces organisations, il est clair qu’elles constituent une alternative sociale et féministe plus souriante que les milices d’Al’Sadr’ et consorts, ou que la poursuite, sous une forme ou sous une autre, de la politique néocoloniale des USA et de leurs alliés. Les conditions dans lesquelles elles agissent sont particulièrement difficiles, dans un pays où les besoins les plus élémentaires de la population sont déjà hors d’atteinte. Les soutenir, ou soutenir d’autres mouvements qui iraient dans le sens de l’émancipation politique et sociale, de la lutte contre l’exploitation capitaliste et patriarcale, c’est agir sur la situation en Irak avec bien plus d’efficacité que de crier, une fois de temps à autres, quelques slogans contre la guerre. C’est, pour toutes celles et ceux qui croient fermement qu’un changement social ne peut être que mondial, un moyen simple et concret de manifester leur solidarité internationaliste.