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Nos voix sont entendues dans tout l’Irak


3 février 2004

Après une semaine passée à Bagdad, je vois les choses plus clairement. L’invasion l’a transformé en une autre Algérie, hantée par les spectres du terrorisme. Des spectres insaisissables, que les Américains ne parviennent pas à localiser, à voir ou à combattre.

Depuis le renversement du régime de Saddam Hussein, un énorme vide politique a ouvert la route à tous les fanatiques barbus qui agitent leur épée sous notre nez et proclament leur droit au pouvoir au nom de dieu tout-puissant.

Je voudrais vraiment que tout cela soit grotesque et irréel, mais ca ne l’est pas. Ces gens ne travaillent pas tous seuls. Ils ont mis en place des partis politiques, organisé des milices. Leur programme est très clair. C’est leur ligne ou rien. Toute objection est une imprécation contre dieu et leur épée est aiguisée.

Le pire dans tout ça, c’est que les Américains leur ont donné la haute main sur l’Irak. Presque la moitié du Conseil du gouvernement est composé de barbus (une barbe parfois longue, parfois courte, parfois invisible).

Pour des millions de femmes en Irak, le verdict est déjà tombé. Elles sont des citoyens de seconde zone qui doivent avoir honte d’exister, et pour cette seule raison, doivent se couvrir et être reconnaissantes qu’on les tolère. Oh ! et bien sûr, prier le seigneur et promettre de ne pas s’opposer à ses désirs à chaque occasion politique ou sociale.

Des femmes dans la rue

Le mois dernier a révélé l’émergence du mouvement des femmes à Bagdad. Tout ça s’est déclenché quand le Conseil gouvernemental a proposé la résolution 137, qui approuve la Charia islamique comme loi civile et règle unique de nos vies. Celle-ci détruit tous les lois modernes qui furent le résultat des luttes du mouvement des femmes en Irak.

Dans la deuxième semaine de janvier, plus d’une centaine de femmes ont manifesté sur la place Al’Fardawse pour dénoncer cette décision. Ces femmes appartiennent à différentes organisations. Certaines d’entre elles étaient affiliées à des partis membres du Conseil de gouvernement, qui désapprouvaient la résolution. Leurs propos étaient clairs, quoique modérés et touchaient à peine à la question des femmes. Pourtant, ce fut l’une des premières secousses d’une opposition des femmes, qui ne pourrait pas être effrayée ou oppressée par les sultans islamiques trônant sur les sièges du Conseil du gouvernement.

Fin janvier. Plus de pouvoir des femmes et d’objections par l’OLFI (Organisation pour la liberté des femmes en Irak). Nous avons décidé, pour le 29 janvier, que je ferais une conférence, en tant que présidente de l’OLFI (Organisation pour la libération des femmes en Irak), soutenue par le Parti communiste des travailleurs en Irak. Une apparition publique de notre groupe de femmes sans le soutien physique d’un groupe politique pour en assurer la protection, est une erreur dans laquelle nous ne voulons pas tomber. Ce serait risquer le harcèlement, les intimidations ou même les attaques à l’explosif.

Mon intervention a été très bien reçue par les représentantes intellectuelles des collectifs de femmes et une majeure partie de l’audience, à l’exception de deux femmes islamistes qui se plaignirent de l’idée d’égalité. Elles soutenaient qu’une femme est née pour être mère et seconder son mari. Il y avait beaucoup de journalistes, dont l’un-e se laissa aller à discuter à propos des connections, ou plutôt des contradictions, entre le 11 septembre et la mainmise des islamistes en Irak.

L’une des femmes proposa son soutien et invita à rejoindre la manifestation du lendemain, pour réclamer la représentation égale dans toutes les assemblées.

Nos voix sont entendues dans tout l’Irak

La dernière manifestation démarra de la place Fatih, avec environ 80 femmes portant des banderoles. Vers la fin de la manifestation sur la place Fardawse, le nombre s’approcha des 200 personnes ; la plupart était des femmes qui nous rejoignirent dans la rue.

C’était une nouvelle pratique pour ces femmes, aucune d’entre elles n’avaient encore osé ou même pensé à chanter un slogan. Quelques-unes d’entre elles portaient bel et bien le voile. Je leur demandais si elles avaient quelques mots d’ordre pour la manifestation. Elles me répondirent que non. Je démarrais alors avec : " Oui aux femmes, oui à l’égalité ". Il y avait quelques femmes autour de moi qui le reprenaient avec une voix discrète. Après quelques minutes, plus d’une centaine de femmes commencèrent à reprendre le slogan.

L’une d’entre elles, que je ne connais pas, courut vers moi avec un mégaphone et un grand sourire. Nous chantâmes et cela s’entendait bien quand nous arrivâmes sur la place Al Fardawse. Plusieurs femmes lancèrent leurs propres slogans que nous répétions après elles : " Les femmes sont la moitié de la société - donnez-nous une représentation égale ! "

Quand nous avons terminé notre parcours, nous nous sommes assises autour d’une tribune pour préparer nos débats, tous les médias vinrent suivre la première intervenante, l’une des organisatrice, qui fait partie de l’Assemblée des mères et de l’enfance. Elle précisa aux personnes présentes les raisons de notre manifestation. C’est-à-dire une représentation égale et annonça les groupes présents. Estimant que c’était regrettable de ne pas exploiter l’occasion, je demandai le micro. Une femme me dit d’y aller doucement, parce que " nous sommes ici pour une raison spécifique, la représentation. "

Je commençai mon discours en avertissant que l’époque de l’inégalité entre les femmes et les hommes était révolue. L’inégalité sociale, économique et politique ne peut pas plus être tolérée. La représentation est un moyen important, mais qu’est-ce que ça peut faire qu’il y ait 50% de représentation pour nous si les politiques sont misogynes ? Le meilleur exemple est que la résolution 137 renvoie la femme au Moyen Âge, quand elle n’avait absolument aucun droit sous la loi islamique de la Charia. La résolution montre l’échec du Conseil de gouvernement à prendre en compte la défense des intérêts des femmes en Irak. En fait, cela prouve qu’ils sont l’ennemi principal des femmes. Nous devrions être ensemble, proclamer notre lutte politique et notre solidarité pour commencer une nouvelle ère. Une ère d’égalité pour les femmes. Et je concluais sur " Ensemble, disons maintenant ’Vive l’égalité totale entre les hommes et les femmes’ ".

Ceal a été copieusement applaudi et les médias étrangers me demandèrent de parler en anglais, ce que je fis.

J’ai parlé le jour suivant sur trois chaînes de télévision locales - pour demander une constitution laïque basée sur l’égalité et non sur une division ethnique, religieuse ou de genre.

Les islamistes en colère me menacent de mort : tuer " Yanar dans les prochains jours "

Notre local de l’OLFI était assailli par des femmes et des sympathisants politiques qui nous félicitaient pour notre position publique. Ayant proposé de créer une zone libre pour les femmes dans le secteur d’Al Huda, je me suis rendue au cybercafé pour expédier le texte à nos militantes. Je trouvai sur ma messagerie un courriel écrit en langue arabe avec un étrange titre. J’ai relu le titre plusieurs fois jusqu’à que je sois sûre de ce que je lisais. Ca disait : " Re : Tuer Yanar d’ici quelques jours ".

En quelques lignes, l’armée de Sahaba (Jaysh Al-Sahaba) exprimait son effroi face à mon activisme féministe. Ils avaient décidé que je devais être assassinée parce que je suis une musulmane renégate, à moins que je m’abstienne de continuer ce que je fais.

Une démocratie agitée sans aucune protection

Avec mes amis du Parti communiste des travailleurs, on a décidé d’aller immédiatement au QG des troupes américaines, pour voir ce qu’ils pouvaient faire pour moi. On m’a dit que le Colonel Brown était la meilleure personne à rencontrer.

J’ai expliqué tout cela aux soldats américains postés à l’entrée et que c’était urgent vu les risques que je prenais en m’exposant dans un lieu public. J’ai aussi pensé que ce n’était pas raisonnable de rester ici en compagnie de soldats américains puisqu’ils pouvaient été attaqués à n’importe quel moment. On m’a répondu que je devais patienter. Combien de temps ? On ne sait pas. Est-ce que le colonel est ici ? On n’est pas sûr, mais vous pouvez l’attendre. Est-ce qu’il arrive ? On ne sait pas. Mais ma vie est en danger. La vie de tout le monde est en danger, ma p’tite dame.

J’ai montré à quel point j’étais bouleversée, ils m’ont dit qu’ils avaient des choses plus importantes à faire. Je leur ai dit que ma vie était importante elle aussi. C’est alors que j’ai entendu le plus long chapelet de grossièretés que j’avais jamais entendu.

J’ai dû repartir. Chercher un endroit pour la nuit. J’ai contacté mes camarades pour assurer ma sécurité, je me suis assurée que le fusil dans mon sac à main était bien chargé et si je saurais m’en servir assez vite quand ça arrivera.

Les nuits de Bagdad

L’Aïd est une fête sanglante à Bagdad, je peux entendre un forte musique de l’autre côté du quartier, alors que tout est fermé à minuit. Les enfants jouent avec des pétards et les familles se retrouvent.

Les gens ont tous une volonté forte de vivre une vie normale en dépit de tout ça. Je suis contente que l’Aïd soit finie, que l’alerte rouge soit passée et qu’il puisse y avoir un peu plus de sûreté dans la vie de millions de civils innocents et peut-être pour moi-même.